Dimanche matin, 8h, Terminal del Norte de Medellín. Ce terminal ne désemplit jamais. Des dizaines de bus partent toutes les heures à travers tout le pays, mais surtout à destination des pueblos de la région d’Antioquia. Medellín s’est développée dans une vallée, celle d’Aburrá, et est encadrée par la cordillère Centrale des Andes. Dès la sortie de la ville, on est plongé dans une nature luxuriante, au cœur des montagnes environnantes. Dans mon bus en direction du village de Guarne, je vois sur la route de très nombreux cyclistes et patineurs qui profitent des routes montagneuses pour s’offrir une montée épique ou une descente à sensation. De mon côté, je suis pensif pendant ces 45 minutes, m’interrogeant sur mes intentions pour cette nouvelle cérémonie de hongos, les champignons magiques. Il y a un mois j’ai bénéficié d’une expérience individuelle, cadrée et dirigée comme une thérapie. C’était puissant, introspectif, avec la réminiscence de souvenirs lointains. Je suis toujours dans la phase d’intégration des apprentissages, à relire fréquemment mes notes et à tenter d’appliquer au quotidien les changements nécessaires.

Alors pourquoi suis-je en route vers une nouvelle expérience, alors qu’un travail est déjà en cours ? J’ai l’impression d’être un peu comme la fourmi de La Fontaine, à vouloir engranger un maximum d’expériences tant que je suis en Amérique latine, où cette pratique est largement tolérée, avant de partir à l’autre bout du monde, là où elle deviendra plus difficile à vivre. Mais aussi parce que j’aime comprendre, apprendre, essayer de m’améliorer. Une expérience avec des psychédéliques peut être plus impactante que la lecture d’une dizaine de livres de développement personnel. Parce que les apprentissages sont personnalisés et sensoriels. On vit ces leçons de vie, on ne les lit plus. Mais il nous incombe ensuite de mettre en pratique ces apprentissages, c’est ce que l’on appelle l’intégration. Plongé dans mes pensées, je réalise au final que mon intention pour cette cérémonie est de ne pas avoir d’intention particulière et d’être ouvert à ce que la medicina m’enseignera.

9h30, j’arrive dans le décor du jour, un ensemble de cabanes en bois offrant une vue magnifique sur la nature et au loin en contrebas la trépidante Medellín. Je revois avec joie Natalia et Daniel, qui ont été mes deux facilitateurs lors de ma thérapie individuelle. Quatre autres participants et trois autres encadrants sont également présents. Une cérémonie en petit comité est toujours agréable, d’autant que l’ambiance est sereine avec de bonnes ondes. Café de bienvenue, signature de la décharge et explications précèdent la présentation du lieu de la cérémonie, où un feu est allumé et un autel est préparé. Nous commençons par une préparation énergétique avec du rapé liquide qui nous est proposé. Le rapé est une préparation liquide à base de tabac mapacho utilisé dans les cérémonies traditionnelles amazoniennes. Natalia nous en vaporise sur les mains, que nous devons ensuite frotter avant de les porter au nez pour une longue inspiration. L’odeur est agréable mais puissante, et l’on ressent des picotements comme si l’on respirait du poivre. Ensuite Natalia continue le nettoyage énergétique avec une fulmination à base d’herbes diverses.

Chaque participant se voit offrir un petit sachet contenant deux petits champignons, particulièrement bleutés. La quantité n’est pas excessive mais cette variété est, paraît-il, assez forte. Nous sommes invités à les ingérer en les mâchant en priorité avec les incisives, avant de boire une tasse de cacao liquide. Les facilitateurs nous invitent à faire le tour des cabanes et chacun choisit l’emplacement qui lui semble le plus approprié pour son expérience. Certains s’isolent dans un petit écrin de nature entre deux cabanes, pour ma part je préfère rester près du feu, que je considère utile en cette matinée de fraicheur mais aussi parce que je préfère l’énergie de cet endroit. Assis sur un tissu et un coussin à même le sol, je me sens étonnamment détendu, loin des appréhensions habituelles précédant les effets de la medicina. Mon voisin demande à Natalia une autre dose de champignons. Natalia me le propose également, j’hésite mais j’accepte d’ingérer la grosse moitié d’un second sachet, connaissant mes difficultés à me connecter, ma résistance habituelle et surtout mon désir de repousser mes limites.

Le moment est maintenant à l’attente. La musique est présente et va nous accompagner tout au long de cette longue matinée. Les facilitateurs sont évidemment présents et ne cesseront d’aller voir tous les participants tout au long de la cérémonie.

Après une demi-heure, les premières sensations sont physiques. Comme la fois précédente, cela commence par des spasmes musculaires dans ma jambe droite précisément, puis mon bras droit. J’éprouve également le besoin de mouvoir mes doigts, comme lors de la cérémonie d’il y a un mois. Mais cette fois la symphonie corporelle n’est pas autant marquée. Je ressens autre chose que la nécessité de mouvoir mon corps en suivant la musique, je ressens plutôt de l’agitation physique. Comme si mes préoccupations mentales de ces dernières semaines s’exprimaient physiquement. Je sens la medicina me bousculer. Contrairement à l’ayahuasca, connue pour provoquer des effets physiques violents comme la purge ou la sensation d’empoisonnement afin de nettoyer le corps, la psilocybine n’est pas connue pour ce genre d’effets, bien qu’ils existent et soient souvent sous-estimés. À dose élevée, l’activation du système nerveux peut se traduire par une agitation motrice, des tensions musculaires, des tremblements ou des sensations nerveuses. Un réel inconfort, qui traduit mon agitation mentale actuelle. Une information plus qu’une purge.

Je réalise que la quantité ingérée était assez conséquente et que je dois maintenant assumer ce choix, sans toutefois le regretter. Une leçon de vie supplémentaire : toujours assumer les conséquences de ses actes. Et je repense alors au fait que j’aime repousser mes limites. J’ai la fâcheuse tendance à généralement consommer davantage que les autres participants lors de mes diverses cérémonies. La principale raison est que j’ai toujours plus de mal à me connecter, que je suis sur la défensive malgré mon habitude en terme de medicina, que j’ai du mal à lâcher prise et à me confier à la medicina. Mais aussi car j’ai toujours aimé les défis et repousser mes limites. Comme si j’étais perpétuellement en quête de sens, en quête d’atteindre l’excellence. Un des symptômes de mon perfectionnisme sans doute.

J’essaye de ne pas trop subir en tentant de canaliser cette agitation, de me relever en position de méditation, de respirer profondément. Mais il m’est difficile de lutter. Je suis encore loin d’orienter les effets de la medicina, même si je sens qu’avec de l’exercice c’est quelque chose de possible. Puis je me surprends de sentir une partie de moi-même me poser des questions, de manière très calme, me demandant pourquoi je suis tant agité. Comme si le vieux sage sommeillant en moi essayait de me mettre face à ma réalité, tentant de me faire analyser ma situation. Pendant quelques minutes j’ai l’impression de discuter avec un Steph plein de sagesse et d’expérience. Il me demande quelles sont exactement mes préoccupations, de quoi ai-je peur… Je réalise que mes préoccupations actuelles concernent mon incapacité à contrôler certains éléments de ma vie, certains aléas. Ce vieux sage me fait prendre conscience que vouloir contrôler les événements est inutile, qu’il faut surtout apprendre à s’adapter et à avoir la foi. Avoir confiance en la vie, que personne ne peut tout contrôler dans sa propre vie, que c’est une illusion, même si toutefois des projets et des actions sont nécessaires pour avancer. Une belle leçon de la philosophie stoïcienne. La pensée de Marc Aurèle, que j’admire beaucoup mais qu’il m’est difficile de mettre en pratique.

Après une durée qu’il m’est difficile de déterminer, peut-être deux ou trois heures, mes tensions nerveuses et musculaires se calment. Je sens l’apaisement s’installer et mon expérience prend une autre tournure. Toujours dans le flou mental, sensoriellement c’est en revanche plus clair, plus fort. Mes perceptions auditives sont accrues et visuellement je sens qu’il se passe quelque chose. Je me sens dans la capacité de voir ce qu’il est impossible de percevoir dans un état de conscience normal. Je regarde le bosquet en face de moi, composé d’arbres, de lianes, de feuilles, fougères… J’essaye de modifier mon mode de focalisation, j’adapte ma vue comme je le ferai avec l’objectif de mon appareil photo, non pas pour avoir une focale nette mais au contraire pour mettre un peu de flou. Je maintiens une attention soutenue et je projette l’intention de voir la nature autrement. Et la magie apparaît en quelques secondes : cet espace anodin se révèle différemment sous mes yeux, je vois le tout se mouvoir doucement et battre comme le ferait un cœur, le sol se dérobe également délicatement et suit le même rythme de pulsations. Non pas comme une respiration individuelle de chaque élément mais plus comme une respiration commune de l’ensemble sur lequel je porte mon attention. Un moment magique, magnifique mais aussi déconcertant. Est-ce un changement profond de ma perception, induit par une connectivité neuronale accrue ou est-ce une réalité cachée perceptible uniquement en état de conscience modifiée ? Les scientifiques y trouveront une explication, d’autres y verront une vérité d’un autre plan…

Je me rends compte à ce moment-là que la medicina, au-delà d’être une clé permettant d’ouvrir la conscience et d’y travailler en profondeur, peut aussi devenir un outil puissant d’apprentissage et de compréhension, à condition de savoir l’aborder correctement. Par le bon état de conscience, j’entends un équilibre subtil entre une activation neuronale suffisante sans être envahissante, des sensations corporelles présentes mais supportables, et surtout une intention claire, soutenue par une véritable concentration. Dans ces conditions, j’ai le sentiment qu’il est possible de travailler avec cet outil, de l’orienter, plutôt que de le subir. En état de conscience modifiée, je ressens souvent ce que j’appellerais un clair savoir, une impression de compréhension immédiate, comme si certaines réponses devenaient soudain évidentes. J’ai parfois le sentiment d’avoir accès à presque toutes les réponses, dès lors que je me pose les bonnes questions. Peut-être parce que, au fond, les solutions sont déjà en nous, mais dissimulées derrière des barrières mentales ou émotionnelles. Et lorsque ces barrières s’assouplissent sous l’effet de la medicina, tout semble, pour un temps, plus accessible.

Tout au long de la cérémonie, la musique n’a cessé de nous accompagner. Mon agitation initiale coïncidait avec des moments où la musique était assez lourde, pesante, presque obscure. Je ressentais ces vibrations particulièrement fortes et je les subissais, espérant qu’elle devienne plus douce le plus vite possible. Le mois dernier j’ai vécu la lourdeur de la musique différemment lors de mon expérience, elle m’avait permis de plonger dans des souvenirs pas forcément agréables. Ces passages musicaux sombres sont à mon avis nécessaires lors d’une cérémonie afin d’aller travailler des aspects plus enfouis.

À ce moment de la cérémonie, après près de quatre heures, la musique devient clairement apaisante. Elle m’a permis un instant de synchronisation presque magique avec la nature, mais elle me propose désormais une autre partition, celle de l’amour. Pendant quelques minutes, je ressens ce sentiment avec une intensité rare, ce qui m’arrive surtout avec l’ayahuasca. Mes pensées se tournent alors vers une personne très proche, à m’en faire couler des larmes. Je prends conscience d’un amour profondément réciproque.
La magie de cet instant tient au fait que cette pensée ne résulte pas d’une intention mentale. Elle s’impose à moi comme une évidence, comme si quelque chose, plus profond, avait besoin de me le révéler.

Je reste encore quelques minutes allongé, à admirer la nature et à essayer de me remémorer les événements de ces dernières heures. Dans ma tête la brume est encore très présente, le temps s’est écoulé extrêmement vite, j’ai du mal à remettre mes idées dans l’ordre, à faire la chronologie des étapes ayant jalonné ces quatre heures intenses. Il me revient un bref souvenir de ce qui est peut-être une vision ou une sensation, celle d’un moment d’à peine quelques secondes qui m’a fait voyager dans le temps, il y a très longtemps, peut-être à une époque moyenâgeuse, il était question d’une réunion autour d’une table, ou quelque chose de similaire. Mais malheureusement il m’est aussi difficile de m’en rappeler qu’un rêve lointain.

Je suis rattrapé par mon estomac, une faim épique me fait accepter la fin de la cérémonie. Natalia vient à mon chevet pour connaître mon retour sur mon expérience. Les facilitateurs ont toujours été présents et observateurs tout en laissant la liberté de chacun de vivre son expérience sans interférer. Les autres participants paraissent apaisés et plutôt actifs. Me lever et reprendre possession de mon esprit est quelque peu difficile. J’ai un peu de mal à organiser mes pensées lors d’une discussion captivante avec Daniel, le facilitateur. Tenter de philosopher alors que la clarté mentale est encore vaseuse rend l’exercice difficile ou peut-être justement plus fécond. Enfin nous nous réunissons autour de la table pour rompre avec le jeûne qui a duré une éternité selon mon estomac. Il est rare qu’une nourriture soit plus appréciable qu’après un jeûne et une cérémonie médicinale. Pour terminer cette journée, chacun prend la parole pour faire part de son expérience. Tout le monde aura vécu quelque chose d’intense mais de totalement différent. Là réside la beauté de la medicina, elle travaille différemment selon les besoins de chacun. Moi qui était venu sans intention claire, ouvert à ce qui viendrait à moi, je ne suis pas déçu du voyage, une nouvelle fois la medicina m’a enseigné ce dont j’avais besoin à ce moment-là de ma vie. Je repars satisfait, avec l’intention de mettre par écrit cette journée particulière mais aussi de mettre en application les leçons du jour.

Un grand merci à Natalia et Daniel de Geo Mikelyon pour leur professionnalisme et leur medicina.